L’Algérie : Riche en pétrole, pauvre en avenir
Quand on survole l’Algérie depuis un avion, on voit un pays immense. Le quatrième plus grand continent africain. Des déserts qui recèlent des milliards de barils de pétrole. Un littoral méditerranéen de 1 200 kilomètres. Une jeunesse de 45 millions d’habitants, dont la moitié a moins de 30 ans. Sur le papier, tous les ingrédients d’une grande puissance régionale sont réunis.
Alors pourquoi, en 2026, des milliers de jeunes Algériens risquent-ils leur vie en Méditerranée pour fuir ce pays ? Pourquoi une nation qui exporte des milliards de dollars d’hydrocarbures chaque année ne parvient-elle pas à construire une économie digne de ce nom ?
La réponse est inconfortable. Elle ne se trouve pas dans les statistiques de la Banque mondiale. Elle se trouve dans les bureaux feutrés des généraux d’Alger.
Le mirage du pétrole
Commençons par dissiper un mythe : le pétrole ne rend pas riche un peuple. Il rend riche ceux qui le contrôlent.
C’est la leçon que l’histoire a enseignée à des dizaines de pays, de l’Angola au Venezuela, du Nigeria à la Libye. Les économistes appellent ça la « malédiction des ressources » ou le « Dutch Disease » une maladie économique dans laquelle l’abondance de matières premières détruit, paradoxalement, le développement.
Le mécanisme est simple : quand un pays gagne facilement de l’argent en vendant du pétrole, il n’a aucune raison de construire une industrie, de former des ingénieurs, d’encourager l’innovation ou de développer l’agriculture. Pourquoi se fatiguer à créer de la valeur quand la terre en produit toute seule ?
L’Algérie illustre ce phénomène avec une précision presque chirurgicale.
Depuis l’indépendance en 1962, et surtout depuis les chocs pétroliers des années 1970, le pays a vécu sous perfusion des hydrocarbures. Plus de 90% des exportations, 60% des revenus de l’État, 40% du PIB tout repose sur ce secteur unique. Le reste de l’économie ? Il végète.
Mais la malédiction algérienne va bien au-delà de la simple économie. Elle est politique, structurelle, et délibérée.
Un État capturé par ses propres généraux
Pour comprendre l’Algérie, il faut accepter une vérité que beaucoup préfèrent ignorer : ce pays n’a jamais vraiment été gouverné par ses présidents civils. Depuis 1962, le vrai pouvoir appartient à une institution l’armée et plus précisément à un cercle restreint de généraux qui ont utilisé l’État comme instrument d’enrichissement personnel.
Ce système a un nom en Algérie : « Le Pouvoir » (en arabe : as-sulta). Une nébuleuse informelle de militaires, de chefs des services de renseignement et d’hommes d’affaires liés à eux, qui décident dans l’ombre de tout ce qui compte : qui sera président, quels contrats seront signés, quels opposants seront emprisonnés.
Mohamed Mediène « Toufik » : L’homme qui gouvernait dans l’ombre
Pendant 25 ans, de 1990 à 2015, un seul homme a incarné ce système mieux que quiconque : le général Mohamed Mediène, dit « Toufik ». Chef du DRS le redouté Département du Renseignement et de la Sécurité il était surnommé « le Dieu de l’Algérie ». Pas par métaphore. Par réalisme.
Quatre présidents se sont succédé pendant son règne. Quatre présidents qu’il a contribué à placer, à surveiller, et parfois à briser. Bouteflika lui-même, pourtant fort de son prestige de moudjahid, devait composer avec lui. Les ministres, les juges, les directeurs de banque tous savaient que « Toufik » voyait tout, entendait tout.
Que faisait concrètement le DRS avec les revenus pétroliers ? La réponse exacte n’est pas connue c’est précisément le but d’un service secret. Mais les indices sont nombreux : des fortunes inexpliquées, des contrats fantômes, des entreprises publiques pillées de l’intérieur, une opacité financière totale sur les comptes de l’État.
En 2015, Bouteflika le limoge. Victoire de la démocratie ? Non. Simple recomposition du pouvoir au sommet.
Ahmed Gaïd Salah : Le général qui a fait semblant de céder au peuple
En 2019, quelque chose d’extraordinaire se produit. Des millions d’Algériens descendent dans la rue le Hirak et exigent la chute du « système ». Bouteflika, vieux et malade, finit par démissionner.
Dans les rues d’Alger, on crie victoire. À tort.
Car celui qui orchestre la chute de Bouteflika n’est pas le peuple c’est le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée. En poussant Bouteflika dehors, il n’écoute pas les manifestants. Il saisit l’opportunité de consolider son propre pouvoir en se débarrassant d’un président devenu un fardeau.
La stratégie est brillante dans son cynisme : utiliser la légitimité populaire du Hirak pour effectuer un simple changement de façade, sans toucher à la structure du pouvoir. Gaïd Salah meurt en décembre 2019 — d’une crise cardiaque avant d’avoir pu pleinement savourer sa victoire. Mais le système, lui, survit.
La purge de 2019 : Un nettoyage interne, pas une justice
Après le Hirak, plusieurs généraux sont arrêtés et jugés. Mediène « Toufik », Bachir Tartag (son successeur à la tête du renseignement), le frère de Bouteflika Saïd tous se retrouvent en prison. Les médias officiels crient à la victoire contre la corruption.
Mais soyons honnêtes : ce n’était pas de la justice, c’était de la purge. Ces hommes n’ont pas été arrêtés parce que le système a décidé de se réformer. Ils ont été arrêtés parce qu’ils avaient perdu la bataille interne pour le contrôle du pouvoir.
En Algérie, on ne va pas en prison pour avoir corrompu l’État — on y va pour avoir misé sur le mauvais cheval.
La rente pétrolière : Un outil de contrôle social
Voici l’aspect le plus sous-estimé du problème algérien : le pétrole n’est pas seulement une source de richesse pour l’élite. C’est un instrument de contrôle de la population.
Comment maintenir 45 millions de personnes dans la passivité malgré la pauvreté, le chômage des jeunes (officiellement 30%, en réalité bien plus), et l’absence de perspectives ? En achetant leur silence.
Le régime algérien subventionne massivement l’essence (parmi les prix les plus bas au monde), le blé, le sucre, l’huile, l’électricité, le logement. Ces subventions ne sont pas une politique sociale généreuse elles sont un contrat implicite : « On vous nourrit et on vous chauffe. En échange, vous fermez les yeux sur le reste. »
Ce système est profondément pervers pour trois raisons :
Premièrement, il crée une dépendance. Une population habituée à des prix artificiellement bas ne peut pas facilement s’adapter quand le prix du pétrole chute et que l’État n’a plus les moyens de maintenir ces subventions comme en 2014-2016.
Deuxièmement, il tue l’initiative. Pourquoi créer une entreprise, prendre des risques, innover, quand l’État distribue de la rente ? La mentalité rentière s’installe à tous les niveaux de la société.
Troisièmement, il détourne les ressources qui auraient dû aller à l’éducation de qualité, à la recherche, aux infrastructures productives — les vrais moteurs du développement à long terme.
Ce que la Norvège et les Émirats ont compris, et que l’Algérie refuse d’apprendre
La Norvège a découvert du pétrole en mer du Nord dans les années 1970. Aujourd’hui, son fonds souverain le Government Pension Fund Global pèse plus de 1 500 milliards de dollars. Il appartient légalement à chaque citoyen norvégien. L’économie norvégienne est diversifiée, l’éducation est gratuite et de qualité mondiale, la corruption est quasi inexistante.
Les Émirats Arabes Unis, eux, ont construit en quelques décennies une économie post-pétrolière : tourisme, finance internationale, logistique, technologie. Dubaï n’est plus une ville pétrolière c’est un hub mondial.
Qu’est-ce qui différencie ces pays de l’Algérie ? Des institutions solides, une gouvernance transparente, et surtout l’absence d’une caste militaire parasitaire qui capture la rente pour elle-même.
En Algérie, chaque contrat pétrolier, chaque grand marché public, chaque importation massive passe par des réseaux liés aux généraux. Il n’existe pas de fonds souverain transparent. Il n’existe pas de politique industrielle cohérente. Il existe des généraux qui, depuis 60 ans, ont fait de l’État leur propriété privée.
Et maintenant ?
La situation n’est pas sans espoir. Le Hirak de 2019 a prouvé que la société civile algérienne existe, qu’elle est consciente, qu’elle est courageuse. Des millions de personnes ont bravé les matraques et les arrestations pour exiger un État digne.
Mais le chemin est long. Très long. Car le problème algérien n’est pas un problème de personnes — c’est un problème de système. Changer un général ne change rien si la logique du système reste intacte.
Ce qu’il faudrait :
Une réforme radicale de la gouvernance des revenus pétroliers
Une séparation réelle entre l’armée et l’économie
Une justice indépendante, pas instrumentalisée pour les purges internes
Une diversification économique sérieuse, pas des discours présidentiels
Une liberté de presse et d’expression qui permette au débat public d’exister
Est-ce que les généraux au pouvoir aujourd’hui feront ces réformes ? L’histoire incite au pessimisme. Les systèmes ne se réforment pas spontanément lorsqu’ils fonctionnent parfaitement… pour ceux qui les contrôlent.
Conclusion : Le vrai scandale
Le vrai scandale algérien n’est pas que ce pays soit pauvre malgré le pétrole. Le vrai scandale, c’est que ce pays pourrait être riche vraiment riche, équitablement riche et qu’il ne l’est pas par choix politique délibéré d’une élite.
Des hommes ont décidé, depuis 1962, que les ressources naturelles de 45 millions de personnes serviraient d’abord leurs intérêts personnels. Des généraux ont préféré un peuple dépendant et passif à un peuple éduqué et autonome, parce qu’un peuple autonome pose des questions. Et les questions, en Algérie, ont toujours été dangereuses.
La jeunesse algérienne qui traverse la Méditerranée sur des embarcations de fortune ne fuit pas un pays pauvre. Elle fuit un pays confisqué.
Et ça, c’est une tout autre tragédie.
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